Yousri Nasrallah

Interview de Yousri Nasrallah, réalisateur du film Après la bataille #Cannes2012

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Qu’est-ce que cela vous fait de revenir à Cannes en compétition ?

Il y a une immense différence ! C’est bien, bien, bien ! Pourquoi bien ? D’abord parce que je suis vaniteux ! (rires) Mais bien aussi parce que dans un contexte où il y a des partis islamistes qui accusent le cinéma d’être un pécher, qui voudraient que les comédiennes ne fassent pas ce métier ; toute la remise en question de l’Art et l’envie qu’ils ont de le confisquer pour en faire leur machine à propagande, font que je crois que c’est quand même un beau bras d’honneur d’avoir un film égyptien en compétition officielle à Cannes. Surtout que ça plait au public égyptien de voir qu’on existe dans le monde. On n’est pas des oubliés de la géographie, de l’histoire et de la civilisation. On fait partie du monde. C’est donc un acte de résistance très clair.

Au-delà de l’aspect politique, c’est bien aussi parce qu’on parle du cinéma égyptien.

Sauf qu’on parle très peu de cinéma ! On parle beaucoup de politique mais c’est de bonne guerre, c’est normal. Il y a cette envie de comprendre ce qui se passe dans le pays. On me voit d’ailleurs plus comme un expert de géopolitique qui va expliquer l’avenir de l’Egypte mais c’est comme ça, tant pis.

Comment pensez-vous que votre film va être accueilli dans votre pays ?

A mon avis très bien. S’il passe dans les salles et ne se fait pas interdire justement.

Il y a un risque qu’il se fasse interdire ?

Oui bien sûr. Le film n’épargne personne.

Comment vit-on alors le fait d’être cinéaste en Egypte, avez-vous peur ?

Non je n’ai pas peur ! Je n’ai pas peur sinon je n’aurais pas fait ce film.

Mais vous n’avez pas peur qu’il soit censuré ?

Non parce que les Egyptiens ne vont pas aimer ça du tout. Interdire un film qui est maintenant aussi attendu, qu’ils aient le courage de le faire ! Les gens ne l’accepteront pas. De toutes façons, ça veut dire quoi interdire un film aujourd’hui ? Avec internet, les chaînes satellites qui passent partout c’est comme « souffler dans le yaourth pour le refroidir » ! (rires)

Yousri Nasrallah

La condition de la femme tient une place importante dans ce film, c’est un sujet important pour vous ?

Je ne pense pas que ce soit un film sur la condition féminine. Dans mes autres films déjà, je traite des femmes. Le cinéma mondial ne propose plus des Rita Hayworth, dans les années 50 on avait des actrices formidables et jusqu’aux années 70, c’était l’actrice qui portait le film. Mais avec la montée des tendances conservatrices en Egypte, on a eu de moins en moins d’héroïnes. Les rôles pour les femmes étaient accessoires : soit des mères, des sœurs ou des prostituées. Du coup je pense que cela affectait le cinéma qui devenait ennuyeux, qui perdait de ce fait une part essentiel de lui-même. La place de la femme dans le cinéma, partout dans le monde, est très importante. Pas importante parce qu’elle est un objet sexuel ou glamour…De quoi vous parlez dans un film ? De l’humain. Quand on me dit que les femmes sont importantes dans mes films, je dis que c’est parce qu’elles sont importantes dans la vie.

Le portrait de Reem est quand même très fort

Parce que je suis un démocrate, je me bats pour la démocratie. Pensez-vous que je puisse me battre pour la démocratie en ne parlant pas des droits des femmes ? C’est impossible. Cela n’a rien à voir avec le féminisme, c’est être cohérent avec soi-même. Et est-ce que je pourrais filmer le personnage de l’homme de la même manière si je n’avais pas ce regard sur les femmes ?

Mais on le reçoit comme un message

Mais ce n’est pas un message, ces femmes existent, ce n’est pas un stéréotype. Les comédiennes avant de commencer le film sont allées voir les femmes du quartier, vous les avez vues d’ailleurs dans la scène de la discussion avec Reem. Ce ne sont pas des figurantes et la discussion est une vraie discussion. Est-ce qu’elles vous semblent être des femmes faiblardes ? Le personnage de Fatmah vient de là. Reem : toutes ces femmes qui se battaient sur le place Tahrir, il y en avait plein dans les premiers rangs des manifestants. C’est pas inventé ça, c’est pas des stéréotypes. Et Reem parfois c’est une tête à claques soupe au lait et ça c’est bien aussi.

Est-ce qu’elle est représentative de la bourgeoisie égyptienne ?

Représentative…pourquoi la représentativité d’un personnage vous préoccupe alors que tout le film tourne justement autour du fait qu’il ne faut pas généraliser ?

Parce que le cinéma ce sont des icônes.

L’icône c’est autre chose. Est-ce que Marion Cotillard est représentative de la femme française bourgeoise ou dresseuse de baleines ? Je ne comprends pas la question. Il faut vraiment que vous y pensiez et ne coupez pas ça surtout. L’idée tout de suite quand un film vient d’Egypte ou d’Iran qu’il est représentatif de toutes les femmes, de toute la bourgeoisie…Si vous voulez une réponse très claire, il y a des bourgeoises de gauche, des bourgeoises de droite, elles aiment s’habiller, les bijoux…elles sont toutes représentatives. Est-ce que Fatmah est représentative de la femme populaire arabe ? Oui il y a beaucoup de femmes populaires arabes qui travaillent, qui nourissent leurs enfants, qui sont le soutien principal des ménages égyptiens. Dans 70% de ces ménages, la source de revenu principal vient du travail de la femme. Donc on n’est pas en train de parler de petites femmes soumises. Ce sont des femmes très fortes, qui ont les pieds sur terre, travailleuses. Et est-ce qu’elle est représentative de toutes les femmes populaires arabes ? Non parce qu’il y a des femmes populaires arabes qui sont soumises et paresseuses.

Mais on se pose ces questions pour comprendre les raisons qui ont poussé le peuple égyptien à faire la révolution. Il y avait forcément des raisons donc on se demande comment c’était avant et maintenant, après la bataille, on en est où en Egypte ?

Je crois qu’il y a une scène très importante dans le film. C’est la discussion entre Reem et la femme qui a été obligée de manger des oiseaux. Elle commence la scène en disant « on n’est plus sur la place Tahrir, on n’est plus unis ». C’est ça Après la bataille, le sentiment d’avoir franchi les barrières sociales, ethniques, politiques, idéologiques…tout le monde était ensemble. Et on a fait chuter Moubarak. Et après ça, chacun avait sa vision de l’Egypte, et c’est ça le film. Tout ce que fait Reem dans le film c’est de retrouver le goût de l’union, comment retrouver ce qu’elle a éprouvé de beau place Tahrir dans la vraie vie. Je crois que c’est ça le sens du titre. C’est ce que j’avais de raconter avec ce film, comment gérer la discorde et non pas donner aux Egyptiens une explication au jour le jourde ce qui s’est passé après les 18 jours de la place Tahrir. Et je crois, peut-être que je me fais des illusions, que s’il a été retenu à Cannes, s’il a touché les gens, ce n’est pas parce qu’il donne une leçon d’histoire. Ce qui touche les gens ici c’est que vous être vous aussi en train de vivre quelque chose de semblable en France même après les élections.
NB : Après la bataille est co-produit par Studio 37

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